Qu’est-ce que l’analyse intermarchés ? Le cadre de John Murphy
L’analyse technique regarde en général un graphique à la fois. L’analyse intermarchés élargit le champ : elle se demande ce que font les obligations, le dollar et les matières premières avant de tirer des conclusions sur les actions. L’approche a été popularisée par John J. Murphy, analyste technique de longue date, dans son livre de 1991, Intermarket Technical Analysis, puis approfondie dans un second ouvrage, Intermarket Analysis, en 2004. Son idée centrale : tous les marchés sont liés, et n’en regarder qu’un seul revient à manquer une partie du tableau.
Murphy décrivait une chaîne qui passe par l’inflation : le dollar influe sur le prix des matières premières, les matières premières sur les anticipations d’inflation et donc sur les rendements obligataires, et les rendements obligataires sur les actions. Le dessin en haut de la page la résume. Chaque lien est une tendance qui connaît de nombreuses exceptions, et les liens peuvent changer avec le contexte d’inflation, comme le montre une section plus loin.
L’analyse intermarchés est un outil de contexte, pas un outil de timing. Elle vous aide à repérer les secteurs et les classes d’actifs qui ont le vent dans le dos ; l’entrée, le stop et la taille de position viennent toujours du graphique et de vos règles de gestion du risque.
Rendements obligataires et actions : pourquoi les actions de croissance souffrent le plus de la hausse des taux
Le prix et le rendement d’une obligation évoluent en sens inverse : quand le taux du Trésor américain à 10 ans monte, les obligations existantes perdent de la valeur. La hausse des rendements compte pour les actions de deux façons. Elle renchérit le crédit pour les entreprises et les ménages, et elle relève le taux utilisé pour actualiser les bénéfices futurs : un dollar de bénéfice lointain vaut donc moins aujourd’hui. Le guide sur la Réserve fédérale explique comment les décisions de taux se propagent aux rendements.
Les actions de croissance sont les plus touchées, parce qu’une plus grande part de leur valeur repose sur des bénéfices attendus dans plusieurs années. Exemple hypothétique : 10 $ de bénéfice attendus dans 10 ans valent 8,20 $ aujourd’hui avec un taux d’actualisation de 2 %, mais 6,14 $ à 5 %, soit environ 25 % de moins. 10 $ attendus l’an prochain ne passent que de 9,80 $ à 9,52 $, environ 3 % de moins. C’est pourquoi les actions de croissance à longue duration souffrent en général davantage que les actions de valeur quand les rendements bondissent. En 2022, avec la forte hausse des taux, le Nasdaq Composite a perdu environ 33 %, contre environ 19 % pour le S&P 500.
L’inverse n’est pas automatique. Des rendements qui baissent parce que les investisseurs craignent une récession s’accompagnent souvent d’une baisse des actions, parce que les perspectives de bénéfices se dégradent. Demandez-vous pourquoi les rendements bougent, pas seulement dans quel sens.
Le dollar, l’or, le pétrole et les marchés émergents
La plupart des matières premières sont cotées en dollars américains : un dollar plus fort les rend plus chères pour les acheteurs qui paient dans une autre devise, et un dollar plus faible les rend moins chères. C’est pourquoi le dollar et l’or évoluent souvent en sens inverse, et pourquoi la baisse du dollar a eu tendance à coïncider avec la hausse des matières premières. Le guide du trading de l’or présente les autres moteurs de l’or, notamment les taux réels. On suit généralement le dollar avec l’indice du dollar américain (DXY), qui le mesure face à six grandes devises, l’euro ayant de loin le poids le plus important.
Le pétrole est lié à l’inflation et aux marchés émergents. L’énergie entre dans les prix à la consommation : une hausse durable du brut tend à faire monter l’inflation globale et les anticipations d’inflation, ce qui peut pousser les rendements à la hausse et compliquer la tâche de la banque centrale. Pour les marchés émergents, l’effet dépend du pays : les exportateurs de pétrole profitent en général de prix plus élevés, tandis que les importateurs paient davantage. Un dollar fort est souvent un vent contraire pour les marchés émergents en général, parce que de nombreux États et entreprises y empruntent en dollars, et que rembourser coûte plus cher quand leur propre devise faiblit.
Les relations classiques en un coup d’œil, chacune étant une tendance plutôt qu’une règle :
- Dollar en hausse : l’or et les autres matières premières ont tendance à baisser.
- Matières premières et pétrole en hausse : les anticipations d’inflation et les rendements obligataires ont tendance à monter.
- Forte hausse des rendements : les actions sont sous pression, surtout les actions de croissance à longue duration.
- Dollar en hausse : un vent contraire pour les marchés émergents et pour les bénéfices réalisés à l’étranger par les multinationales américaines.
- Cuivre en hausse par rapport à l’or : le marché anticipe une croissance plus forte (section suivante).
Le ratio cuivre/or : une jauge de la croissance donnée par le marché
Le cuivre sert dans la construction, les réseaux électriques, l’automobile et l’électronique : sa demande augmente avec l’activité industrielle. L’or est une réserve de valeur qui attire en général les acheteurs quand la croissance ou la confiance faiblit. Diviser le prix du cuivre par celui de l’or donne une jauge approximative de l’humeur du marché sur la croissance : un ratio en hausse signifie que le cuivre fait mieux que l’or, signe d’optimisme sur la croissance, tandis qu’un ratio en baisse traduit la prudence.
Sur de nombreuses années, le ratio a eu tendance à évoluer dans le même sens que le taux du Trésor à 10 ans, qui monte lui aussi avec les anticipations de croissance et d’inflation. Certains traders guettent les écarts entre les deux, comme dans le dessin ci-dessous : si le ratio se retourne alors que les taux continuent de grimper, l’un des deux envoie peut-être un mauvais message. Un écart est une question à creuser, pas un signal de trading.
Sur TradingView, tapez COMEX:HG1!/COMEX:GC1! dans la recherche de symboles (Symbol Search). La valeur paraît minuscule parce que le cuivre est coté en dollars par livre et l’or en dollars par once : un prix hypothétique de 4,50 $ pour le cuivre et de 3 000 $ pour l’or donne 4,50 ÷ 3 000 = 0,0015. Seule la direction compte.
Pourquoi les corrélations changent : quand actions et obligations ont baissé ensemble en 2022
La relation entre actions et obligations n’est pas figée. Pendant les décennies inflationnistes des années 1970 et 1980, elles évoluaient souvent dans le même sens. De 2000 environ jusqu’en 2021, avec une inflation basse et stable, les obligations de qualité montaient plus souvent quand les actions baissaient, parce que les investisseurs les achetaient pour leur sécurité et en anticipant des baisses de taux. Cette corrélation négative faisait des obligations un amortisseur dans un portefeuille diversifié.
En 2022, l’amortisseur a cédé. L’inflation a atteint son plus haut niveau depuis environ 40 ans et la Réserve fédérale a relevé ses taux au rythme le plus rapide depuis le début des années 1980 : le prix des obligations a donc baissé en même temps que les actions. Le S&P 500 a perdu environ 19 % sur l’année, et le marché obligataire américain de qualité investissement (investment grade) dans son ensemble environ 13 %, sa pire année jamais enregistrée. Quand l’inflation est la principale inquiétude, la hausse des rendements pénalise les deux, et actions et obligations ont tendance à évoluer ensemble.
La leçon pratique : déterminez dans quel régime vous êtes, porté par l’inflation ou par la croissance, avant de vous fier à une relation, et vérifiez-le régulièrement, car la corrélation de l’an dernier ne tiendra peut-être pas cette année. Il en va de même pour le dollar et l’or : les achats massifs d’or par les banques centrales ont parfois affaibli leur lien inverse habituel.
Comment construire un tableau de bord intermarchés sur TradingView
Inutile d’avoir un logiciel spécial. Une liste de suivi et quelques graphiques suffisent :
- Créez une liste de suivi (watchlist) avec les symboles de base : TVC:DXY (indice du dollar américain), TVC:US10Y (taux du Trésor à 10 ans), COMEX:GC1! (contrats à terme sur l’or, contrat continu), NYMEX:CL1! (contrats à terme sur le pétrole WTI), COMEX:HG1! (contrats à terme sur le cuivre) et SPY pour le S&P 500.
- Ajoutez des ratios en les tapant dans la recherche de symboles : COMEX:HG1!/COMEX:GC1! pour le cuivre/or, et un secteur face au marché comme XLE/SPY ou XLK/SPY. TradingView construit un graphique de spread à partir d’une formule utilisant l’addition, la soustraction, la multiplication ou la division.
- Utilisez le graphique hebdomadaire pour le contexte et ajoutez une moyenne mobile simple, par exemple sur 40 semaines, pour voir d’un coup d’œil si chaque marché se situe au-dessus ou au-dessous d’une moyenne montante ou descendante.
- Comparez sur un seul graphique : ouvrez SPY et utilisez le bouton Compare or Add symbol (comparer ou ajouter un symbole) pour superposer TVC:US10Y ou TVC:DXY sous forme de ligne en pourcentage, afin que les points de retournement apparaissent côte à côte.
- Si votre offre permet plusieurs graphiques par mise en page (l’offre gratuite n’en affiche qu’un), disposez quatre ou six panneaux et synchronisez-les sur la même unité de temps.
- Notez chaque semaine une lecture en une ligne : dollar, taux, pétrole, cuivre/or et secteurs en tête. Avec le temps, ce relevé montre quelles relations ont tenu et lesquelles ont cédé, un peu comme un journal de trading.
Ce que les mouvements intermarchés impliquent pour les secteurs
Les signaux intermarchés deviennent utiles quand ils pointent vers des secteurs. Tendances courantes, chacune avec ses exceptions (voir les secteurs boursiers) :
- Hausse des rendements : les banques et les assureurs peuvent profiter de marges d’intérêt plus larges, tandis que les services aux collectivités, l’immobilier et les autres valeurs à fort dividende, ces « substituts d’obligations », ont tendance à être à la traîne, tout comme les actions de croissance à longue duration.
- Hausse du pétrole : les producteurs d’énergie ont tendance à surperformer, tandis que les compagnies aériennes, le transport et les entreprises de consommation font face à des coûts plus élevés.
- Dollar fort : les grandes multinationales américaines gagnent moins quand leurs ventes à l’étranger sont reconverties en dollars, tandis que les petites capitalisations tournées vers le marché intérieur y sont moins exposées ; les matériaux et les marchés émergents sont souvent à la traîne.
- Ratio cuivre/or en hausse : les secteurs cycliques comme l’industrie et les matériaux ont tendance à devancer les secteurs défensifs comme la consommation de base et les services aux collectivités.
- Baisse des rendements avec un ratio cuivre/or en baisse : des inquiétudes sur la croissance ; les secteurs défensifs et les obligations à long terme résistent en général mieux.
Exemple chiffré : lire le tableau de bord (hypothétique)
Supposons que, sur les trois derniers mois, votre tableau de bord hebdomadaire montre l’indice du dollar en hausse de 5 %, le taux à 10 ans passé de 4,0 % à 4,6 %, le pétrole brut en hausse de 15 %, l’or en baisse de 3 % et le ratio cuivre/or en hausse de 8 %, comme dans le dessin du tableau de bord ci-dessus. Le S&P 500 est stable, mais sous la surface, XLE/SPY monte et XLK/SPY baisse.
Une lecture raisonnable : la hausse du pétrole et des taux indique que la pression inflationniste s’accumule, la force du dollar aide à expliquer la faiblesse de l’or, et la hausse du ratio cuivre/or indique que le marché anticipe encore de la croissance. Ce contexte a eu tendance à favoriser l’énergie et les autres valeurs cycliques par rapport aux actions de croissance à longue duration et aux secteurs sensibles aux taux, ce qui concorde avec les deux lignes de ratio. Il fait aussi apparaître un signal d’alerte : si les taux continuent de monter, la pression sur les actions aux valorisations élevées pourrait s’étendre.
Ce qu’il ne vous dit pas : quand acheter, ni que la tendance va se poursuivre. Vous chercheriez encore une configuration sur le graphique d’une action énergétique en tête, vous dimensionneriez la position à partir du stop, et vous surveilleriez un changement de contexte, par exemple des taux qui repartent à la baisse pendant que le ratio cuivre/or recule, ce qui signalerait plutôt des inquiétudes sur la croissance. Le calendrier économique indique quand les chiffres de l’inflation et de l’emploi pourraient modifier le tableau, et le guide de l’analyse de la force relative montre comment classer les leaders. Si vous tradez sur graphiques journaliers et hebdomadaires, la stratégie UpTickFlow applique trois filtres sur ces unités de temps ; un contexte comme celui-ci entoure ces signaux, il ne remplace pas vos propres règles de risque.
Erreurs courantes et limites de l’analyse intermarchés
Il est facile d’en faire trop avec l’analyse intermarchés. Les pièges habituels :
- Confondre corrélation et causalité : deux lignes qui évoluent ensemble ne prouvent pas que l’une entraîne l’autre ; toutes deux peuvent réagir à un troisième facteur, comme l’inflation ou la Fed.
- Ignorer les décalages : un marché peut en précéder un autre de plusieurs semaines ou plusieurs mois, et ce décalage change avec le temps. Une relation qui semble rompue est peut-être simplement en retard, et une relation qui paraît parfaite sur un graphique passé peut ne pas se répéter.
- Supposer des relations fixes : le lien actions-obligations s’est inversé en 2022, et le lien dollar-or peut s’affaiblir pendant de longues périodes.
- Trader directement le contexte : un contexte favorable à un secteur n’est pas un signal d’entrée ; il vous faut toujours une configuration, un stop et une taille de position.
- Trop de données : un tableau de bord de vingt symboles produit une histoire pour chaque issue. Cinq ou six marchés lus avec régularité valent mieux que beaucoup de marchés lus de temps en temps.