Qu’est-ce que la stratégie des tortues (Turtle trading) ?

Le Turtle trading est un système mécanique complet : il dit quoi trader, en quelle quantité, quand entrer, où placer le stop et quand prendre ses gains, sans laisser presque rien au jugement. Les entrées sont des cassures de canal dans le style de Richard Donchian, surnommé le père du suivi de tendance : acheter quand le prix dépasse le plus haut des 20 ou 55 derniers jours, vendre à découvert quand il casse le plus bas.

Le dessin en haut de la page montre un trade du système 1 : une cassure au-dessus du plus haut sur 20 jours, un stop à 2N sous l’entrée, et une sortie quand la tendance s’achève et que le prix passe sous le plus bas sur 10 jours. C’est un cousin plus lent de la stratégie de breakout. L’avantage éventuel vient de la capacité à rester dans les quelques grandes tendances, pas d’avoir souvent raison.

N
Le nom que les Turtles donnaient à la volatilité : une moyenne exponentielle du true range sur 20 jours, en pratique un ATR sur 20 jours, exprimé en points de prix.
Unité
Une tranche de position, calculée pour qu’un mouvement de 1N vaille 1 % du capital du compte. Une position complète compte jusqu’à quatre unités.
Système 1
Une entrée sur cassure de 20 jours et une sortie sur cassure de 10 jours, avec un filtre qui ignore le signal après une cassure gagnante.
Système 2
Une entrée sur cassure de 55 jours et une sortie sur cassure de 20 jours, tous les signaux étant pris.

L’expérience des Turtles : Richard Dennis contre William Eckhardt

Mi-1983, Richard Dennis, trader de matières premières à Chicago, et son ami et associé de longue date William (Bill) Eckhardt se disputaient une question : les grands traders naissent-ils ou se forment-ils ? Dennis pensait que le trading s’enseigne ; Eckhardt, que l’aptitude décide de tout. Pour trancher, ils ont publié une annonce pour des apprentis traders dans Barron’s, The Wall Street Journal et The New York Times.

D’après le document des règles publié plus tard par d’anciens élèves, plus de 1 000 personnes ont postulé, 80 ont passé un entretien et 13 ont formé la première promotion. Ils ont été formés deux semaines à Chicago fin décembre 1983 et ont commencé à trader de petits comptes en janvier ; un second groupe a été formé un an plus tard. Le nom vient de Dennis, de retour d’Asie : il disait qu’ils allaient élever des traders comme les fermes de Singapour élèvent des tortues.

Les élèves s’étaient engagés à garder les règles secrètes pendant dix ans. En 2003, Curtis Faith et d’autres Turtles d’origine ont publié gratuitement en ligne The Original Turtle Trading Rules, et Faith a décrit la méthode dans son livre de 2007, Way of the Turtle. Les récits divergent sur les détails, et les résultats d’un groupe célèbre ne sont pas typiques : selon le document lui-même, les Turtles qui ne suivaient pas les règles avec constance étaient exclus du programme.

Les règles du Turtle trading : système 1 et système 2

Les règles publiées contiennent deux systèmes d’entrée apparentés, et chaque trader choisissait la part de son compte allouée à chacun. Une cassure signifie que le prix dépasse le plus haut ou le plus bas des 20 ou 55 jours précédents.

Les Turtles achetaient dès que le prix franchissait le niveau de cassure, en séance, sans attendre la clôture ; si un marché ouvrait en gap au-delà du niveau, ils entraient à l’ouverture. Trade hypothétique du système 1, comme sur le dessin du haut : le plus haut sur 20 jours est à 80,00 $, le prix traite à 80,01 $ et vous achetez. Quelques semaines plus tard, la tendance faiblit, le prix passe sous le plus bas sur 10 jours à 88,00 $, et toutes les unités sont vendues là. Aussi souvent, voire plus souvent, la même cassure se retourne aussitôt et le stop à 2N vous fait sortir.

  • Entrée du système 1 : acheter une unité quand le prix dépasse d’un tick le plus haut sur 20 jours, ou vendre à découvert un tick sous le plus bas sur 20 jours.
  • Filtre du système 1 : ignorer le signal si la dernière cassure aurait été gagnante. Une cassure comptait comme perdante si le prix avait évolué de 2N contre elle avant une sortie gagnante sur 10 jours.
  • Entrée de secours (failsafe) : quand un signal du système 1 avait été ignoré, entrer sur la cassure de 55 jours pour ne pas manquer une tendance majeure.
  • Sortie du système 1 : vendre toutes les unités sur un plus bas sur 10 jours (racheter les ventes à découvert sur un plus haut sur 10 jours).
  • Système 2 : entrer sur une cassure de 55 jours et prendre tous les signaux ; sortir sur un plus bas sur 20 jours (un plus haut sur 20 jours pour les positions vendeuses).
  • Stop : à 2N de l’entrée sur chaque trade. Le premier atteint, du stop ou de la cassure de sortie, met fin au trade.

N : la mesure de volatilité des Turtles (un ATR sur 20 jours)

N est l’amplitude quotidienne moyenne d’un marché, gaps compris. Les règles le définissent comme la moyenne mobile exponentielle du true range sur 20 jours, ce qu’on appelle aujourd’hui l’ATR. Le true range est la plus grande de trois distances : plus haut moins plus bas, plus haut moins clôture de la veille, et clôture de la veille moins plus bas.

La formule : N = (19 × N précédent + true range du jour) ÷ 20, en partant d’une moyenne simple sur 20 jours. Hypothèse : N vaut 2,00 $ et le true range du jour 3,00 $, donc le nouveau N vaut (19 × 2,00 + 3,00) ÷ 20 = 2,05 $. Une journée très large fait bouger N un peu, sans le faire bondir.

Sur TradingView, l’indicateur intégré Average True Range, avec Length réglé sur 20 et son lissage RMA par défaut, calcule la même moyenne. Le dessin ci-dessous utilise l’ATR sur 14 périodes, plus courant, et un stop à 1,5 × ATR ; les Turtles utilisaient la version sur 20 jours et un stop à 2N. Dans les deux cas, le stop s’élargit quand le marché s’agite, et la position se réduit d’autant. Le guide de l’ATR détaille l’indicateur.

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Un graphique dessiné à la main avec des bougies en haut et, en dessous, un panneau avec la ligne de l’ATR (14) qui monte à mesure que les bougies grossissent ; sur le graphique des prix, une ligne d’entrée et un stop placé 1,5 × ATR plus bas, marqué par une accolade légendée 1,5 × ATR.

La taille de position des Turtles : unité de 1 %, stop à 2N et ajouts tous les ½N

Les unités étaient calculées pour qu’un mouvement de 1N vaille 1 % du compte : unité = 1 % du capital ÷ (N × valeur du point en dollars). Pour une action, un point vaut 1 $ par action, donc la formule devient 1 % du capital ÷ N, en nombre d’actions. Le dessin ci-dessous fait le calcul : un compte de 100 000 $, 1 % = 1 000 $, N = 2,00 $, unité = 1 000 ÷ 2,00 = 500 actions.

Attention au piège : le 1 % est la valeur d’un mouvement de 1N, pas le risque. Le stop est à 2N, donc une sortie au stop sur une unité coûte 2 %. Hypothèse : vous achetez 500 actions à 80,00 $ sur la cassure ; le stop est à 80,00 − 4,00 = 76,00 $, et le toucher coûte 2 000 $.

Les ajouts se faisaient tous les ½N à partir du prix d’exécution précédent, jusqu’à quatre unités par marché. Avec N à 2,00 $, cela donne 81,00 $, 82,00 $ et 83,00 $, l’échelle du dessin. À chaque unité ajoutée, les stops des unités précédentes montaient de ½N, si bien que toute la position restait 2N sous le dernier ajout : 77,00 $, puis 78,00 $, puis 79,00 $. N’ajouter que lorsque le prix va dans votre sens, c’est la pyramide (pyramiding), une idée qu’on retrouve aussi dans les règles de trading de Jesse Livermore.

Le calcul de l’échec : si le prix se retourne juste après le quatrième ajout et touche 79,00 $, les quatre unités perdent 1, 2, 3 et 4 $ par action, soit 5 000 $ au total, ou 5 % du compte, davantage en cas de gap. Les règles plafonnaient aussi le risque entre marchés : 4 unités sur un marché, 6 sur des marchés étroitement corrélés, 10 sur des marchés faiblement corrélés et 12 dans une même direction. Un calculateur de taille de position aide pour le nombre d’actions.

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Un calcul dessiné à la main dans un carnet, à gauche : compte 100 000, donc 1 % = 1 000 ; N = 2,00 ; unité = 1 000 ÷ 2,00 = 500 actions. À droite, une échelle en escalier avec l’entrée, puis +1,00, +2,00 et +3,00 (tous les ½N), des cases d’unités numérotées de 1 à 4, et le stop relevé à chaque ajout.

Pourquoi le suivi de tendance connaît de longues séries de pertes et de profonds drawdowns

Les règles le disent clairement : la plupart des cassures ne deviennent pas des tendances, donc la plupart des trades des Turtles perdent. Le système ne tient que si les quelques longues tendances rapportent bien plus que les nombreuses petites pertes, et les règles prévenaient que l’essentiel du gain d’une année pouvait venir de deux ou trois trades. Manquez-en un, et les pertes peuvent rester non couvertes.

Les pertes arrivent aussi en grappes. Dans un marché sans tendance, les cassures échouent les unes après les autres. Hypothèse : cinq fausses cassures d’affilée à 2 000 $ chacune coûtent 10 000 $, soit 10 % d’un compte de 100 000 $. La règle des Turtles à ce moment-là : réduire de 20 % la taille de compte servant au calcul pour chaque baisse de 10 %. Vous tradez comme si le compte valait 80 000 $, donc, à N égal, l’unité suivante passe de 500 à 400 actions.

Les gagnants font mal aussi. Une sortie sur 10 ou 20 jours attend un nouveau plus bas, donc le système rend une grande partie du gain latent avant de vendre ; c’est le prix à payer pour rester dans le grand mouvement. Et le calcul du drawdown, sur le dessin, est implacable : une perte de 10 % demande 11 % pour revenir, 25 % demande 33 %, et 50 % demande 100 %. Voir la gestion du risque pour des limites qui rendent une série de pertes supportable.

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Une courbe de capital dessinée à la main qui atteint un sommet, chute avec le drawdown ombré, puis remonte, à côté de trois barres : −10 % demande +11 %, −25 % demande +33 % et −50 % demande +100 % pour revenir au sommet.

Comment adapter le Turtle trading aux actions et aux ETF aujourd’hui

Les Turtles tradaient des contrats à terme (futures) américains liquides : obligations, devises, métaux, énergie, matières premières agricoles comme le café et le sucre, et un indice actions, mais ni céréales ni viandes. Les futures sont à effet de levier, et ces marchés évoluent souvent indépendamment les uns des autres. Un compte en actions fonctionne autrement : une adaptation honnête change donc certaines choses, et chaque changement doit d’abord être testé avec une petite taille.

Si vous faites du day trading sur des unités de temps de 5 minutes à 1 heure, un système à la manière des Turtles est un tout autre exercice : les cassures sont plus bruitées et les coûts pèsent plus. UpTickFlow, notre indicateur TradingView sur invitation, n’est pas un système Turtle et ne calcule ni N ni cassures de canal. Il attend la clôture d’une bougie sur un niveau, trace l’entrée, le stop et l’objectif avant le trade, note le setup de 0 à 100 et reste silencieux quand le marché est haché : un second avis, pas un scanner.

  • Graphiques : utilisez des bougies quotidiennes sur des actions et des ETF liquides. Sur TradingView, ajoutez Donchian Channels (Length vaut 20 par défaut) pour le plus haut sur 20 jours, une deuxième copie avec Length à 10 pour la sortie, et Average True Range avec Length à 20 pour N. Le système 2 utilise 55 et 20.
  • Confirmation : l’original achetait au premier tick au-dessus du plus haut. Vous pouvez exiger à la place une clôture quotidienne au-dessus, ce qui écarte les cassures qui ne passent qu’avec une mèche, au prix d’une entrée moins bonne. C’est votre modification, pas la règle d’origine.
  • Emplacement : le plus haut sur 20 jours est le niveau, mais regardez ce qu’il y a au-dessus. Une cassure juste sous une résistance de plusieurs mois sur une unité de temps supérieure a peu de marge. Les règles d’origine l’ignoraient : considérez-le comme votre propre filtre.
  • Taille dans les limites de votre pouvoir d’achat : avec les chiffres ci-dessus, une unité de 500 actions à 80,00 $ représente 40 000 $, et quatre unités environ 163 000 $, plus que le compte. À 0,5 % par N, une unité fait 250 actions, un stop à 2N risque 1 %, et quatre unités totalisent environ 81 500 $.
  • Diversification : des ETF qui suivent des classes d’actifs différentes (actions, obligations, or, matières premières) sont en tendance à des moments différents. Dix valeurs technologiques forment un seul pari : appliquez-leur en bloc les limites d’unités des marchés corrélés.
  • Gaps : les actions ouvrent en gap sur les résultats et les nouvelles de la nuit, et un ordre stop n’empêche pas un gap. Vérifiez la date de publication des résultats avant chaque entrée.
  • Ventes à découvert : les règles vendent aussi les plus bas sur 20 jours. Vendre des actions à découvert ajoute des frais d’emprunt et un risque de short squeeze ; voir la vente à découvert.

Quand la stratégie des Turtles échoue

Le Turtle trading échoue souvent, et l’échec ressemble exactement au setup. Le pire environnement est un range comme celui du dessin ci-dessous : chaque poussée vers le haut inscrit un nouveau plus haut sur 20 jours, le suiveur de tendance achète, et le prix retombe. Les traders de range du dessin vendent exactement là où le trader de cassure achète.

Dennis a expliqué à Jack Schwager, dans Market Wizards, que les règles n’étaient pas la partie difficile ; s’y tenir quand tout va mal, si. La plupart des échecs ci-dessous mettent cela à l’épreuve.

  • Marché haché : des fausses cassures répétées, chacune une petite perte, peuvent durer des mois.
  • Gaps : un stop à 2N est un plan, pas un prix d’exécution. Une nouvelle tombée la nuit peut faire ouvrir l’action bien en dessous.
  • Gains rendus : les sorties lentes rendent une grande partie des gains latents, et le trader qui se met à encaisser trop tôt supprime les gros gains dont le système dépend.
  • Le filtre peut se retourner contre vous : le système 1 ignore le signal après un gagnant, et la cassure ignorée peut être la grande tendance. L’entrée de secours sur 55 jours existe pour cette raison.
  • S’écarter des règles : sauter des signaux après une série de pertes, ou doubler la taille pour se refaire, transforme un système testé en système non testé.
  • Aucune promesse d’avantage : les règles sont publiques, les marchés changent, et un backtest du passé ne dit rien de certain sur l’année prochaine.

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Un range horizontal dessiné à la main entre une zone de support en bas et une zone de résistance en haut, le prix rebondissant entre les deux ; des triangles d’achat près du support, des triangles de vente près de la résistance, le tiers du milieu légèrement ombré comme zone sans trade, et des stops en pointillés juste à l’extérieur du range.